Les seigneurs en leurs seigneuries

par | 22 Mai, 2020

Les élections municipales ne sont même pas encore terminées par endroits que déjà approchent à grand pas de nouvelles élections locales : départementales et régionales en 2021, et on voit les seigneurs du coin sortir de plus en plus de leurs châteaux pour défendre leurs territoires.

En Occitanie, Carole Delga occupe encore plus qu’elle ne le faisait déjà l’espace médiatique pour vanter tous les mérites et réussites de la Région face à un État accusé d’être empêtré dans ses lourdeurs bureaucratiques et trop éloigné des gens et de leur réalité. Il faut dire qu’elle ne fait là qu’emboîter le pas d’autres valeureux seigneurs tels Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France ou encore Laurent Wauquiez en région Auvergne-Rhône-Alpes… On aurait pu espérer meilleur compagnonnage pour la socialiste Carole Delga mais peut-être se revendiquera-t-elle plus volontiers comme héritière de la vieille idée de Jacques Delors (et chère à EELV) menant à une fédération de régions avec des métropoles auxquelles seraient accolées les inter-communalités, dans une Europe intégrée soutenue par la présidente d’Occitanie.

Très avides de leur pouvoir, ces seigneurs n’ont de cesse que de vouloir transformer l’organisation territoriale française pour redonner plus de pouvoir aux Régions au détriment de l’État et donc remettre en cause le principe de la République une et indivisible…
Bien sûr il faudrait un esprit aussi mal tourné que le mien pour voir dans cette tentative de retour au vieux système féodal une éventuelle relation avec le fait que ces personnes ont toutes perdu leurs postes de pouvoir national et doivent désormais “se contenter” d’un petit pouvoir local. Pouvoir local qu’il faut bien, maintenant, rehausser à un niveau digne de leur illustre destin !

Ainsi, dans une interview à La Dépêche du Midi datée du 21 avril 2020, Carole Delga n’hésite pas à s’avancer sur l’idée d’un nouvel acte de décentralisation.
S’appuyant sur la crise du coronavirus, notre présidente de Région tente de démontrer que l’échelon local serait plus pertinent que l’échelon national. Mais affirmation n’est pas raison et si Carole Delga met en avant que c’est la Région qui a fourni des masques aux soignants et non pas l’État, ce dysfonctionnement manifeste de l’administration centrale ne démontre pas, pour autant, une meilleure efficacité par principe des institutions locales. Faut-il, pour s’en persuader, pointer du doigt les exemples de “loupés” que l’on a également vus à différents échelons locaux, y compris en Occitanie ?
Et si l’on devait poursuivre la réflexion plus loin, faudrait-il vraiment s’interroger sur la pertinence de l’État ou plutôt sur la pertinence des politiques menées à la tête de l’État par les gouvernements successifs de ces dernières années… auxquels Carole Delga a aussi pris part ? La pénurie de masques au niveau national est-elle due à l’incompétence et l’inertie de l’appareil d’État ou trouve-t-elle son origine dans l’inconséquence de politiques de santé décidées, y compris sous la présidence socialiste de François Hollande, sur des bases purement comptables ?

En réalité, cette “guerre” Régions-État semble surtout menée par des égos surdimensionnés,  pour des enjeux de pouvoir personnel. De leur côté, les populations ne souffrent pas de trop d’État, c’est même exactement l’inverse : les populations locales souffrent de pas assez d’État, avec des services publics désertant de plus en plus les territoires.
Alors, à ce petit jeu malsain visant à vouloir disloquer l’État, attention à ne pas créer un système de concurrence entre les territoires qui ne pourrait qu’appauvrir certaines régions et rendre des populations encore plus précaires qu’elles ne le sont déjà aujourd’hui.
Et si l’on veut vraiment s’appuyer sur la crise sanitaire actuelle pour penser la suite, il me semble que nous avons plus que jamais besoin de penser “collectif” et non pas “chacun pour soi”. Face aux bouleversements économiques et sociaux qui vont suivre cette crise sanitaire, seul un État planificateur pourra bâtir un avenir en commun. Les Régions auront probablement leur rôle à jouer mais cela devra se faire dans une collaboration avec l’État, certainement pas à la place de l’État.
Carole Delga, qui est à la tête d’une Région dont la métropole risque fort d’être sinistrée vu la crise de l’aérospatiale, doit savoir qu’il y aura vraiment besoin d’un État fort et tout l’enjeu régional sera d’éviter que les départements ne se noient avec le Titanic toulousain. Dès lors, ne faudrait-il pas tirer un trait sur la métropolisation (la loi MAPAM) et envisager un aménagement du territoire dans lequel la Région serait en cohérence avec une politique territoriale définie par un État planificateur visant à rendre les régions non concurrentes, mais complémentaires ?

Alors ne laissons pas croire que le monde d’après passerait par un lointain voyage dans le passé remontant jusqu’à Philippe Le Bel, où chaque Région, redevenue Province, aurait sa propre armée.

Sur ce sujet essentiel de l’organisation territoriale de la France, Léon-Pierre Galy-Gasparrou nous avait proposé une conférence très instructive lors d’un “atelier municipal” organisé à Foix par la France insoumise dans le cadre des dernières élections municipales. Vous pouvez ré-écouter cette conférence ICI