Réchauffement climatique: quel avenir pour les stations de ski ariégeoises ?

par | 31 Jan, 2019

A l’heure où l’effondrement de la biodiversité s’accélère[1] à cause de la pression humaine (73% des habitats sont dans des états de conservation dits défavorables, 40% des eaux de surface sont dans un état écologique moyen, et pour 16% dans un état “médiocre ou mauvais”) et où le réchauffement climatique n’est plus à mettre en doute, il paraît urgent de réfléchir à l’avenir des stations de ski dans notre département. La neige, indispensable à cette activité touristique, est elle aussi en voie de disparition : d’ici 2020 à 2050, la hauteur de neige sur les Pyrénées sera réduite de 35 à 60 %, et la durée d’enneigement sera réduite de 35 à 65 %[2]. Selon le rapport de l’Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique de la Communauté de Travail des Pyrénées[3], entre 1960 et 2010, le nombre de jours par an avec une épaisseur de manteau neigeux inférieure à 30 cm a considérablement augmenté dans toutes les stations de ski et à toutes les altitudes, mais plus particulièrement dans les stations de basse altitude (entre 5 et 70 % dans les stations de basse altitude et entre 4 et 20 % dans les stations d’altitude moyenne). De même, la date de commencement de la saison de ski a peu à peu reculé (compte tenu de la disponibilité en neige naturelle), avec des retards compris entre 5 et 55 jours dans les stations de basse altitude et entre 5 et 30 jours dans les stations d’altitude moyenne.
La seule solution développée par les collectivités est l’utilisation toujours plus importante de neige artificielle, au détriment de nos écosystèmes et de nos portefeuilles ! Est-il raisonnable et avisé de soutenir cette fuite en avant d’une anthropisation de nos derniers espaces naturels au – maigre – bénéfice de quelqu’un.e.s ?

Le fonctionnement des canons mobilise de très importantes ressources en eau. Il faut 1 mètre cube d’eau pour 2 mètres cube de neige, ce qui, pour un hectare de neige fabriquée sur une épaisseur de 60 cm, nécessite 4 000 m3 d’eau à l’hectare par an[4], soit un peu moins de deux piscines olympiques à l’hectare ! (l’irrigation du maïs consomme 1 700 m3/ha). Les prélèvements se font au pire moment de l’année, quand l’étiage est le plus sévère, mettant en danger de nombreux cours d’eau qui risquent tout simplement d’être asséchés ! Ces installations sont tout aussi gourmandes en énergie : 10 000 canons à neige consomment 108 millions de kWh, soit la consommation annuelle de 13 300 foyers français !
Or le nombre d’hectares enneigés artificiellement ne cesse d’augmenter notamment depuis les années 2000. En 2005-2006 les stations de ski pyrénéennes du bassin Adour-Garonne ont enneigé artificiellement plus de 560 hectares de pistes. Le record est détenu par la station espagnole Baqueira qui a déjà couvert plus de 111 hectares[5] de pistes en neige de culture. Les surfaces enneigées artificiellement peuvent varier de 15% à quasiment la totalité du domaine skiable. En 2010, des stations telles que la Mongie-Tourmalet et Saint-Lary (65) couvraient seulement 15% de leur domaine skiable. Les stations andorranes et espagnoles (Baqueira) couvraient 50% à 60% de leur surface. Ces chiffres ont augmenté depuis et risquent d’augmenter encore du fait des nombreux projets d’extensions des domaines skiable et du réchauffement climatique.

Les stations de ski et leurs investissements pour l’enneigement artificiel en particulier, ont de fortes conséquences sur les systèmes hydrologiques et les écosystèmes montagnards. En effet, la construction et la gestion des retenues d’eau d’altitude, le remodelage des pistes ainsi que l’urbanisation portent atteinte aux milieux alpins et subalpins, terrestres et aquatiques. Le réseau de canons à neige et le labourage des domaines skiables pour enfouir des kilomètres de canalisation ont détruit de nombreuses sources et “chevelus” de cours d’eau. Selon le Cemagref, un tiers des retenues d’eau destinées à l’enneigement artificiel a été construit sur des zones humides[6]. Or ces zones humides ont une valeur patrimoniale très importante : elles abritent de nombreuses espèces endémiques et ont également un rôle important dans le fonctionnement des écosystèmes. Les zones humides sont le meilleur moyen de stocker l’eau en montagne en substitution de la neige qui disparaît. Elles sont aujourd’hui fortement menacées par ces constructions mais également par l’urbanisation massive du milieu montagnard[7].

L’enneigement artificiel pose aussi un souci de pollutions : hydrocarbures amenés par le canon à neige lui-même, additifs toxiques, pollution sonore de 60 à 96 décibels. Et il présente un risque accru de modification de la végétation. Aujourd’hui, il concurrence l’approvisionnement en eau potable de nombreux villages des Alpes[8].

Outre le désastre écologique en cours, ces projets d’enneigement artificiel et d’agrandissement des stations de skis sont des gouffres financiers, à tel point que la Cour des Comptes tire la sonnette d’alarme et invite à développer d’autres formes de tourisme ![9] Des communes se retrouvent ruinées et mises sous tutelles ! (cf. : l’histoire récente de Saint-Pierre-de-Chartreuse).

Aujourd’hui en Ariège, 3 grands projets sur des stations de skis menacent gravement notre patrimoine écologique et les finances de nos communes (projets chiffrés à plus de 30 millions d’euros) :
– la restructuration du domaine skiable des Campels à la station d’Ax-3 domaines : création d’un nouvelle piste de ski à moins de 1 600 m d’altitude, sur une zone humide et en travers d’une forêt abritant chouette Tengelman et Grand Tétras,
– un refuge touristique sur le plateau de Beille : lourde menace sur une zone humide et augmentation de l’anthropisation sur un secteur déjà fortement impacté (quasi disparition du Grand Tétras),
– la création d’une retenue d’eau à Gérac commune d’Ustou pour la station de Guzet Neige pour augmenter les capacités d’enneigement artificiel. Outre le coût très élevé du projet, les prélèvements supplémentaires d’eau se feraient sur l’environnement paysager du cirque classé de Cagateille[10].

Est-il même pertinent de continuer à financer lourdement des stations de ski de moyenne montagne (moins de 1800 m) comme Guzet, les Mont d’Olmes (rénovation du plan d’eau de Fage Belle, Goulier (enneigement artificiel), des aménagements au Chioula, pour des montants qui ne sont pas dits, alors que la pression fiscale ne cesse d’augmenter, que ces stations présentent aujourd’hui une menace sévère pour notre patrimoine écologique et nos réserves en eau douce, et qu’elles seront appelées à disparaître dans les décennies à venir à cause du réchauffement climatique ? Au lieu d’investir dans ses activités obsolètes, ne conviendrait-il pas de s’interroger sur un avenir pérenne et éco-responsable pour notre tourisme ? Comme les randonnées en raquette, au plus fort de l’hiver, qui nécessitent peu d’investissements matériels. Le réchauffement climatique prolongeant la période estivale, pourrait être développées des activités de découverte de la faune et de la flore, patrimoine local s’il en est ! Soutenir des productions et des activités locales en fond de vallée (artisanat, agriculture bio, élevage bio, transformation des produits…). Toutes ces activités pourraient largement compenser les pertes d’emplois ultra-précaires de la saison hivernale, au profit d’emplois plus pérennes pour les Ariégeois.


La nature est notre principale richesse, la condition même de notre survie. Préservons la !

[1]. Rapport du Commissariat général au développement durable, l’Agence française pour la biodiversité et l’Observatoire national de la biodiversité, 2018

[2]. Scénario climatique adaptés aux zones de montagne (SCAMPEI) mené par Météo France et le CNRS.

[3]. Le changement climatique dans les Pyrénées: impacts, vulnérabilités et adaptation
Base de connaissances pour la future Stratégie pyrénéenne d’adaptation au changement climatique, rapport exécutif de l’OPCC-CTP, 2018, https://www.opcc-ctp.org/sites/default/files/editor/opcc-resumen-fr.pdf

[4]. Enneigement artificiel, Eau secours, Moutain wilderness, 2005, https://www.mountainwilderness.fr/images/documents/TAPCanons.pdf

[5]. Jim Sorbe, Impact de la neige sur la ressource en eau, étude appliquée aux stations de ski pyrénéennes du bassin hydrographique Adour Garonne,Mémoire de Master 1 SAT de l’Université de Pau  et des Pays de l’Adour, 2008.

[6]. André Evette, Laurent Peyras, Hugues François et Stéphanie Gaucherand, Risques et impacts environnementaux des retenues d’altitude pour la production de neige de culture dans un contexte de changement climatique, Revue de géographie alpine, vol.99 n°3, 2011, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00631571/document

[7]. Déposition U.T.N. sur le plateau de Beille, Association A.P.R.A. le Chabot, 2011, http://apralechabot.blogspot.com/2011/01/deposition-utn-sur-le-plateau-de-beille.html

[8]. Marc Laimé, « Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable », les blogs du « Diplo », Le monde diplomatique, 21 janvier 2019, https://blog.mondediplo.net/dans-les-alpes-la-neige-artificielle-menace-l-eau

[9]. Les stations de ski des Alpes du nord face au réchauffement climatique : une vulnérabilité croissante, le besoin d’un nouveau modèle de développement, rapport de la Cour des Comptes, février 2018
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2018-01/14-stations-ski-Alpes-nord-face-rechauffement-climatique-Tome-2.pdf

[10]. Déposition de l’association APRA le Chabot dans le cadre de l’enquête publique sur ce projet, 2016
http://www.apra-lechabot.fr/amenagement-pour-neige-de-culture-a-guzet-neige/

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