Les gravières de Pamiers-Saverdun

par 10 Juin, 2019Ecologie, En Ariège0 commentaires

En Ariège nous avons la chance d’avoir deux belles nappes d’eau souterraine, l’une au nord de St-Girons, l’autre dans la plaine de Pamiers-Saverdun. Cette dernière est la plus importante, elle s’étend autour de la rivière Ariège jusqu’à Toulouse. Ces nappes sont alimentées par les pluies et la neige tombées sur les Pyrénées Ariégeoises. Il faut voir ces nappes comme des étendues d’eau douce retenues non pas par un barrage mais par le sol et le sous-sol. Celle de Pamiers a une épaisseur de 15 à 20 mètres, sur une longueur de près de 100 km et une largeur moyenne d’au moins 10 km. C’est dire l’importance de cette nappe. Et pour accéder à cette eau il suffit de faire un trou et de pomper. C’est une ressource majeure pour la basse-Ariège, pour l’agriculture, pour des villes comme Pamiers, Auterive, Muret et surtout Toulouse. Alors que se précisent les conséquences du réchauffement global de la planète, qu’on parle d’un bouleversement des climats, qu’on nous promet pour l’Ariège les températures de l’Andalousie, on mesure l’importance de cette ressource naturelle qu’il faut préserver à tout prix.

Mais ce n’est pas évident pour tout le monde. La Préfecture, le Conseil Départemental 09 et la Chambre d’Agriculture ont autorisé en 2009 le déclassement de 900 hectares de terres agricoles situées sur la nappe de Pamiers-Saverdun pour permettre l’exploitation des sables et des graviers accumulés depuis des millions d’années. Ces prélèvements affectent directement la nappe phréatique, notamment par l’intense évaporation générée par la mise au jour de l’eau souterraine et par l’élévation de sa température (une eau froide se conserve mieux). L’eau est aussi susceptible d’être polluée par les poussières amenées par le vent ou accidentellement.

Bien pire, la Préfecture a autorisé les exploitants de ces gravières à remblayer les trous avec des déchets inertes issus de démolition. C’était intéressant pour les exploitants parce qu’ils exportent les granulats vers la métropole toulousaine principalement, et ainsi les camions ne reviennent pas à vide. Economiquement parlant c’est avantageux, surtout pour les patrons et les actionnaires de ces très grosses entreprises. Mais qui s’est soucié de l’impact de ces déchets sur la nappe d’eau ?

Nous avons besoin de granulats (les sables et les graviers) pour faire du béton et construire des logements. Des millions de personnes mal logées ou sans domicile en ont besoin. Oui, mais il faut savoir que la plus grande partie du béton fabriqué sert à la construction des ponts, murs de soutènement, tunnels, autoroutes et échangeurs routiers. On construit aussi très bien (mieux) les logements avec d’autres matériaux que le béton, moins polluants et mieux adaptés, briques et bois notamment.

Gaspillage :

Les granulats de très bonne qualité sont gaspillés pour de mauvais usages. Lors de la construction de chaussées, seule la couche de roulement a besoin de granulats de bonne qualité, les couches inférieures peuvent être composées de granulats moins nobles. Mais du fait du faible coût actuel de ces matériaux les entrepreneurs n’utilisent que les meilleurs, sans se compliquer la tache. Il faut rappeler que les granulats alluvionnaires sont une ressource non-renouvelable.

Recyclage :

Depuis quelques années, une filière de production de granulats de recyclage par le concassage des matériaux inertes issus de démolition de bâtiments ou de chaussées et le traitement des sous-produits de l’industrie (laitiers, scories,…) s’est créée. Peu importante, cette filière doit devenir prioritaire, particulièrement autour des grands centres urbains, avec la mise en place des plans départementaux de gestion des déchets du bâtiment et des travaux publics.

Pollution du transport par route :

L’éloignement du destinataire principal de ces granulats, l’agglomération toulousaine, génère une pollution supplémentaire par le transport de ces matériaux. Bruit, usure des chaussées, rejets de particules fines cancérogènes, rejet de gaz à effet de serre, alors qu’une voie ferrée se trouve à proximité et que très peu de granulats sont acheminés par ce moyen. Si tous les coûts réels étaient quantifiés certainement que le recyclage ne paraitrait pas si cher…

Les déchets inertes :

D’une porosité très différente des sols d’origine (jusqu’à 1000 fois moins poreux) les déchets inertes sont un obstacle à l’écoulement de la nappe. En effet ces déchets ne sont inertes que lorsqu’ils sont stockés convenablement. En milieu humide il peut toujours se produire des écoulements, une érosion, à plus forte raison lorsqu’ils sont immergés. Les bétons se dégradent en relarguant leurs composants (essentiellement l’aluminium) qui sont emportés par l’eau. Ils viennent colmater les interstices et forment à la longue un véritable barrage. La nappe ne peut plus s’écouler normalement et elle est donc détournée. En aval de ce « barrage » on constate déjà une baisse importante du niveau de la nappe.
Des analyses effectuées  à la demande des associations environnementales  par le laboratoire départemental des eaux de la Haute Garonne montrent qu’en aval du site d’enfouissement l’eau devient impropre à la consommation humaine. En particulier le taux d’aluminium dissous passe de 0.010 milligramme par litre en amont du site à 0.565 milligramme par litre en aval du site, soit presque trois fois plus que la norme de potabilité fixée à 0.200 mg/l.
D’autres pollutions sont également mises en évidence, notamment des hydrocarbures et des pollutions bactériologiques.

Les déchets « inertes » doivent être triés. Le sont-ils ?

Bien sûr il y a une surveillance quotidienne des apports (exercée par les salariés des entreprises) et des analyses d’eau sont faites deux fois par an. Mais que fait-on si une analyse est mauvaise ? On ressort tous les déchets ? On gronde l’entrepreneur ? On lui donne une amende ? L’amende n’empêchera pas la pollution de la nappe, le mal sera fait. C’est de prévention que nous avons besoin.

Le Schéma Départemental des Carrières 09 (2013) lui-même a des doutes. Dans le chapitre 9.5, « Les réaménagements possibles dans différents contextes » il est dit :
« Une étude des aptitudes hydrogéologiques des carrières au comblement par déchets inertes montre que les carrières en eau sont des sites très vulnérables et que l’apport de matériaux inertes n’est pas sans risque, l’innocuité de ces derniers n’étant jamais certaine et difficile à contrôler dans la pratique. Par ailleurs, les matériaux déposés doivent avoir une perméabilité suffisante pour ne pas perturber l’écoulement de la nappe. Dans ces conditions, compte tenu des risques de pollution des eaux souterraines, l’apport de matériaux de remblaiement extérieurs au site, qui seront obligatoirement des matériaux inertes non recyclables, doit être strictement encadré par l’arrêté préfectoral réglementant le site. »
http://www.occitanie.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Notice_de_presentation_SDC09_vfinale_cle11d72a.pdf

La DREAL Occitanie, elle aussi, n’est pas d’accord :
Sur le site de la DREAL Occitanie http://www.occitanie.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/synthese11_cle7a814a.pdf  on peut lire dans le paragraphe « ORIENTATIONS EN MATIERE DE REAMENAGEMENT DE CARRIERES » :
• Privilégier l’intégration des sites dans leur environnement lors des opérations de réaménagement,
Ne pas favoriser le remblayage des gravières ayant été exploitées sous le niveau de la nappe
• …

Ci-dessous un extrait de la «Notice de présentation du schéma départemental des carrières de l’Ariège » disponible sur :
http://www.occitanie.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Notice_de_presentation_SDC09_vfinale_cle11d72a.pdf

Orientation n° 2 : Promouvoir une utilisation économe et adaptée des matériaux
La ressource alluvionnaire est une ressource épuisable de matériaux nobles dont l’usage doit être réservé aux applications qui le nécessitent. L’orientation n° 2 vise à assurer une utilisation plus économe et rationnelle de ces matériaux par :
• Une stabilisation de l’extraction de granulats alluvionnaires autorisée à son niveau actuel (Cette disposition ne générera pas de risque de pénurie de matériaux considérant que la production de granulats aujourd’hui autorisée en Ariège permet de couvrir largement les besoins du département à échéance 10 ans et de contribuer à l’alimentation des besoins de l’agglomération toulousaine).
• Un accroissement de la production et de la consommation en matériaux de substitution :
– recyclés, qui devront atteindre 10% de la consommation ariégeoise à échéance 2023,
– issus de roches massives pour la réponse aux besoins locaux de proximité.
Notre commentaire : le Schéma Départemental des Carrières préconise une gestion économe de la ressource alluvionnaire juste après avoir multiplié par 4 les autorisations de son exploitation.

Orientation n° 3 : Promouvoir des modes de transport des matériaux économes en gaz à effet de serre :
Au-delà du rappel de la nécessité de rapprocher les zones de production des zones de consommation, cette orientation réaffirme notamment l’obligation de transport par train des granulats extraits en basse vallée de l’Ariège pour a minima 50% de la production de chaque site, dès lors que ces matériaux sont exportés hors du département.
Notre commentaire : et pourquoi pas 100% puisque le train est là ? Le réchauffement climatique n’attend pas.

Orientation n° 5 et 8 : limiter la pression sur le foncier agricole, promouvoir l’utilisation optimale des surfaces exploitées.
La réduction de la consommation des espaces agricoles est un enjeu important en Ariège, notamment dans la plaine alluviale de l’Ariège qui concentre les meilleurs sols du département et un important dynamisme économique. 
Notre commentaire : installons plutôt des maraichers sur ces espaces pour produire des légumes de qualité.

Conclusion :

Il est pour nous essentiel de protéger cette nappe pour la garder en bon état. Il ne faut prendre aucun risque, il s’agit de notre avenir. Comme pour toutes les pollutions et toutes les surexploitations de ressources naturelles, nous cédons à la facilité, à la recherche du profit maximum immédiat. C’est notre système économique qui veut ça. Le système néolibéral ne se soucie que des coûts immédiats. Il est absolument nécessaire de remplacer ce système par un autre plus adapté aux enjeux de long-terme. Les générations qui viendront après nous nous le demandent.

>> Autres articles qui pourraient vous intéresser :