Quel système de santé pour les Ariégeois ?

par | 4 Déc, 2018

Compte rendu de la réunion publique du 16 novembre 2018 à l’Estive de Foix.
Dans le prolongement  de leur action de sensibilisation de la population ariégeoise pour la défense des hôpitaux de proximité, le groupe d’action Services publics de la France insoumise a proposé une réunion publique au cours de laquelle des professionnels de la santé (tant du secteur public que privé) ainsi que des élus du territoire ont bien voulu apporter leurs témoignages et leurs éclairages pour nous aider à mieux appréhender la légitime inquiétude des Ariégeoises et des Ariégeois face au délitement du système de santé dans le département.

Alain Rouvière, Directeur d’hôpital honoraire, a fait un bref rappel de l’histoire récente des hôpitaux. Dans les années 1970, les hôpitaux étaient sous la tutelle du Préfet et de la D.D.A.S.S. (direction départementale des affaires sanitaires et sociales). Désormais ils sont gérés par l’A.R.S.(agence régionale de la Santé) et sous tutelle du Ministère de la Santé. Entre temps ils ont vu leurs budgets soumis aux DASS et à la Sécu (commission b Article 31) Puis, ils ont été assujettis à une gestion régionale (DRASS et Sécu). Enfin, la dernière réforme a été la T.A.A (T2A – tarification à l’activité), réforme s’il en fut injuste, visant à donner un gros budget aux gros hôpitaux qui avaient, par définition, beaucoup d’activité ! A noter la réforme supprimant la tutelle départementale au profit d’une tutelle régionale (agence régionale de l’hospitalisation qui devint agence régionale de la Santé, et fut très mal vécu par les personnels de tutelle. Avec cette Autorité régionale apparut les « feuilles de route » imposées aux directeurs, chef d’établissement : ces « ordres de mission », conformes aux directives nationales mènent à la déstructuration de notre système hospitalier.
Il est grand temps de remettre l’« homme » au cœur de l’hôpital et d’humaniser l’hôpital qui ne sera jamais une entreprise !

Michel Dramard, ancien chef de service hospitalier, a évoqué une organisation au sein du territoire qui a évoluée avec le GHT (Groupement hospitalier du territoire) avec pour conséquence en Ariège de centraliser les services au CHIVA de St-Jean-de-Verges, ce qui pose les problèmes que l’on sait.

Le Dr Lawrence Bories, Gériatre au CHIVA de St-Jean-de-Verges, explique une double difficulté : à recruter et à conserver les médecins au CHIVA. Pour arriver à l’équilibre budgétaire, il faut une population de 250 000 habitants, or la population d’Ariège n’est que de 150 000. En raison de la tarification à l’activité, chaque spécialité médicale se voit attribuer un seul poste de médecin. Or les jeunes médecins préfèrent travailler au sein d’une équipe de plusieurs médecins. D’abord car c’est plus stimulant, mais aussi pour la répartition des gardes et des astreintes. En effet, quand un médecin est seul, il est contraint d’assurer une astreinte permanente.
Comme il n’y a pas suffisamment de médecins, certains soins ne peuvent être assurés au CHIVA et les patients sont envoyés vers Toulouse, ce qui implique souvent des dépassements d’honoraires, un coût de transport supplémentaire qui découragent les patients. Le Dr Bories alerte donc sur les éventuels problèmes sanitaires qui pourraient découler de ces renoncements aux soins.
Par exemple pour un AVC, il est aujourd’hui possible d’enlever le caillot du cerveau, cela nécessite une IRM et un neurologue, qui font défaut en Ariège. Le Dr Bories met donc en lumière la « perte de chance » pour les patients ariégeois et l’inégalité en matière de soins dont ils souffrent. Cela a, enfin, pour conséquences une perte d’attractivité du territoire pour les médecins généralistes qui doivent alors pallier conséquences cette absence de spécialiste.

Claude Dedieu, maire d’Encourtiech, confirme et souligne cette inégalité par des chiffres : au niveau national le nombre de décès liés aux AVC (Accident Vasculaire Cérébral) est de 11 pour 1 000 alors qu’il est de 16 pour 1 000 en Ariège. Il est également rappelé que le comité économique et social juge qu’un citoyen ne devrait pas habiter à plus de 50 km d’une unité neuro-vasculaire. Distance qui n’est absolument pas respectée en Ariège, ni même palliée par l’hélicoptère puisque l’Ariège ne dispose pas d’hélicoptère à temps complet mais, là encore, dépend de ceux de Toulouse ou de Carcassonne.

Question de l’inégalité d’accès aux soins des citoyens : alors que les citoyens ariégeois paient les mêmes impôts que les habitants des grandes villes, ils ne disposent pas des mêmes services de santé.

 

Questions / Témoignages du public et réponses des invités :

  • Évocation d’un cercle vicieux : la baisse du nombre de médecins généralistes entraîne une plus grande attente pour les patients aux urgences et une plus grande pression sur le personnel médical des urgences. Si les urgences sont saturées, alors ce sont les médecins généralistes qui doivent gérer encore plus la demande de soins. Cette surcharge de travail pèse, là encore, sur l’attractivité du territoire pour de nouveaux médecins.
  • Évocation d’une erreur médicale. Dr Bories explique que la médecine requiert de l’excellence et donc, qu’un médecin doit pouvoir se former en permanence, ce qui n’est plus le cas quand les services sont surchargés. De plus, le personnel soignant (médecins, infirmières, aides-soignantes…) n’a pas le « droit » d’être fatigué, stressé. Autrement dit, malgré les difficultés, le personnel soignant tente toujours d’épargner les patients de l’ensemble des problèmes auxquels il est confronté et ainsi « prendre sur lui ».

François Pommelet, Infirmier de nuit en EHPAD (« Le Bariol »), alerte sur la suppression du poste d’infirmier de nuit. Il précise que sa direction ne l’a pas averti directement mais qu’il a appris cette nouvelle par les familles des résidents dont il s’occupe. Sa direction considère que ce poste est « un gouffre financier ». Les infirmiers ont demandé les bilans financiers mais ils attendent toujours. La solution envisagée par la direction est la mutualisation d’un poste d’infirmier de nuit pour 3 EHPAD. Dispositif qui a pourtant été testé dans le département des Deux Sèvres et non retenu par l’ARS.
François Pommelet ne remet pas en question qu’il y ait des problèmes budgétaires mais il relève des aberrations dans la gestion financière, par exemples : un sur-stock de pharmacie, des éclairages inutiles, des chasses d’eau qui fuient, etc.

Michèle Goulier, du collectif du Bariol, parle au nom des familles des personnes âgées du Bariol. Elle témoigne du fait que bon nombre de médecins ou de kinés ne veulent plus venir à l’EHPAD. Elle rejoint ce qui a été dit avant, et relève que des inégalités existent donc aussi entre les citoyens d’un même territoire puisque les résidents d’EHPAD sont, en ce sens, encore plus défavorisés.
La population en EHPAD est en grande perte d’autonomie. Selon le médecin coordonnateur du Bariol à Pamiers, 85% des résidents relèvent des GIR 1 ou 2. Très fragiles, nos aînés en EHPAD n’en sont pas moins exclus de certains soins, faute de structure mobile ou d’organisation adaptée comme il en existe dans d’autres départements. C’est ainsi qu’on note un grand déficit de soins dentaires, situation fortement préjudiciable à la qualité de la nutrition. De même, peu des résidents bénéficient de suivi par des ophtalmologues ou des audioprothésistes, ce qui contribue à leur isolement et aggrave les problèmes cognitifs liés à l’âge et à la maladie.
Elle relate les propos de la direction du CHIVA pour qui : « la présence d’un infirmier de nuit est insupportable financièrement ».
Début 2018, suite au rapport de Me Iborra, Me Buzyn, la ministre de la santé, a annoncé la présence d’une infirmière de nuit dans chaque EHPAD, c’est une réalité pour 22% des EHPAD publics, chiffre communiqué par l’observatoire national de la fin de vie des personnes âgées en EHPAD. Cette infirmière est la seule habilitée à accomplir certains actes médicaux. De par sa formation, elle est la seule, en l’absence de médecin légitime pour établir un diagnostic, identifier une urgence vitale, intervenir et décider de la marche à suivre. Sa présence se justifie par la situation sanitaire des EHPAD, population très âgée, en perte d’autonomie et multi-pathologique. Cet état de fait justifie la mobilisation des familles des résidents du Bariol face au projet du directeur du CHIVA qui veut supprimer ce poste. La population de Pamiers et alentours s’en est saisie et plus de 2 100 personnes ont signé la pétition portée par les représentants des familles. Nombreux personnages politiques ont été sollicités et admettent volontiers qu’il s’agit d’une totale régression de la prise en charge de nos aînés. Cette évidence se heurte au projet de M Viguier de créer un poste « territorial » d’infirmière de nuit mutualisée, assurant une permanence à son domicile pour 450 résidents sur un rayon d’intervention de 40 km.

Patricia Rimasson auxiliaire de vie et déléguée du personnel, prend la parole pour expliquer que leur travail (qu’elle qualifie de prévention) vise également à diminuer l’afflux aux urgences. Elle regrette néanmoins le manque de personnel adapté à la situation des personnes âgées lorsqu’elles doivent faire un séjour à l’hôpital en dehors du service de gériatrie.

Le Collectif citoyens du CHAC est un comité de défense du CHAC, constitué en une association (loi 1901) apolitique, a-syndicale et non-professionnelle. Son représentant Serge Solsona, alerte sur les conséquences du déficit de 9 millions d’euros :
– Recours à l’intérim (extrêmement onéreux)
– Question du maintien 24h/24 de la chirurgie et de la maternité
– Projet de chirurgie en ambulatoire
– Projet d’hôtel hospitalier pour la maternité
– Question du maintien de la psychiatrie

Le député Michel Larive explique, à son tour, que la « gestion comptable » des services publics conduit à une situation où il n’y a plus d’égalité territoriale.

Marc Sanchez, Maire de Lavelanet, explique comment avec la forte baisse de sa population a eu pour conséquences de fermer un hôpital sur deux tout en réussissant à maintenir les services localement. Après avoir craint qu’il n’y ait plus de bloc opératoire, M. Sanchez se dit rassuré sur cette question :  il y aura bien un plateau technique au nouveau CHPO de Lavelanet. L’inverse serait dramatique pour les habitants. Par ailleurs, il faut former beaucoup plus de médecins, surtout des généralistes, et réguler leur installation dans le territoire. La pratique individuelle de la médecine libérale ne correspond plus ni aux besoins ni aux aspirations des jeunes. On a besoin de centres de santé avec des médecins salariés de la fonction publique qui ne s’occupent pas de gestion.

Paul Langlade, médecin généraliste de Luzenac, souligne que ce n’est pas une gestion « comptable » mais bel et bien « idéologique » orchestrée par une nouvelle classe sociale : « les gagnants de la mondialisation », ce qui a pour effet de diviser la France en 3 classes sociales : les habitants des centre villes qui ont accès à tout (soins, culture, transports etc.) ; les anciennes banlieues ouvrières (les nouveaux ghettos) et le rural traditionnel. Ce qui aboutit à une situation où le local doit pallier les carences de l’Etat.

Le député Michel Larive conclut sur les mesures de la FI pour tenter de réduire ces inégalités.
Pour conclure sur cette volonté :
Battons-nous pour que les services publics ne désertent pas nos communes ! Une école, des services hospitaliers, un médecin, une pharmacie… sont parmi les biens les plus précieux. Sans cela les familles avec enfants quittent la commune et tout se meurt !
Nous demandons :
– le maintien de nos hôpitaux de proximité (Non au virage ambulatoire !),
– une juste répartition des médecins sur le territoire,
– le tiers payant intégral,
– la fin des dépassements d’honoraires, 
– la levée totale du numérus clausus.