Les grèves de mai-juin 1968 en Ariège

2 Sep, 2018

Pour le cinquantième anniversaire des grèves de mai-juin 1968, notre camarade Isabelle Medilien nous propose un retour sur leur déroulement dans notre département.

L’Ariège est un département rural, pour ainsi dire sans étudiants. Les premières agitations étudiantes initiées par Cohn-Bendit au mois de mars n’ont pas d’écho en Ariège.  Pourtant, quand les syndicats ouvriers lancent un appel national à la grève générale le 13 mai, il est largement suivi, notamment dans le secteur public. A Foix, ce sont 400 personnes qui défilent; des manifestations ont également lieu à Saint-Girons, à Pamiers et à Lavelanet. Les salariés des grandes entreprises privées ne sont cependant pas en reste : les usines et ateliers de Lavelanet sont fermés pour la journée. Contrairement à ce qu’il peut se passer dans d’autres départements, après cette première journée de mobilisation réussie, il faut attendre une semaine pour que la mobilisation reprenne. Sud-Aviation, Renault-Cléon avaient poursuivi spontanément la grève dès le lendemain du 13 mai, en dehors de toute consigne syndicale nationale. Il n’en est rien en Ariège : les syndicats gardent le contrôle de la situation. C’est à partir du 20 mai que le mouvement de grève continue est lancé. La mobilisation est particulièrement forte dans l’Education Nationale, notamment chez les collégiens et les lycéens.

Le mouvement ne fait cependant pas l’unanimité : par exemple, à Saint-Girons, ont été diffusés la même nuit (du 20 au 21 mai) deux tracts opposés : un du parti communiste en faveur de l’extension du mouvement, et un du « Comité de Défense de la République de l’Ariège » qui y est opposé, par crainte de débordements violents, et appelle à penser aux femmes et aux enfants.

La grève s’installe et même s’étend dès le lendemain. Le vendredi 24 mai, les ouvriers de l’usine SMI de Pamiers (usine qui est devenue ensuite Creusot-Loire, et désormais Aubert et Duval) manifestent, rejoints par 600 autres personnes. Ce sont plus de deux mille personnes qui défilent derrière la banderole « Ouvriers, paysans, étudiants, enseignants, tous unis ».  L’usine SMI est occupée. Cette occupation s’est toujours faite dans le plus grand respect de l’outil de travail et même du patron, qui pouvait pendant la grève accéder à son bureau sans marque d’irrespect de la part des ouvriers. De même, l’usine Péchiney d’Auzat est occupée sans dégradation : pour cela, les ouvriers y ont continué le travail d’entretien des machines, une cuve d’électrolyse ne pouvant être arrêtée faute de devenir inutilisable.

Le 27 mai, la nouvelle des accords de Grenelle, négociés entre le gouvernement, le patronat et les syndicats, n’apporte pas d’apaisement, malgré les larges avancées obtenues : hausse du SMIG et des salaires, diminution du temps de travail, avancée dans le droit syndical. Les ouvriers ont alors la certitude de pouvoir obtenir davantage. Le secrétaire de l’UD CGT de l’Ariège, Raymond Delagrange, dit ainsi dans La Dépêche du Midi : « Ce qui n’a pas été obtenu par le haut doit l’être par le bas. Il faut partout contraindre les patrons à céder sur les revendications importantes. » Il faut préciser que les revendications syndicales portent, outre sur les augmentations de salaire et les libertés syndicales, sur l’abrogation des ordonnances sur la sécurité sociale de 1967.  Les bureaux des PTT sont occupés, sans incident.  Les salariés d’EDF procèdent à des coupures de courant.

L’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale lors de l’allocution du général de Gaulle, le 30 mai, divise les Ariégeois. Les grévistes regrettent le fait que le Président n’ait pas dit un mot sur les revendications, tandis que les gaullistes se félicitent de ce qui leur paraît être une reprise en main de la situation. Mais dans l’ensemble, l’annonce de la dissolution est bien accueillie car elle est porteuse d’un espoir de retour au calme. Le vendredi 31 mai, ce sont 1 500 manifestants qui se retrouvent à Foix. Et le 2 juin se constitue à Saint-Girons un comité de liaison agriculteurs – étudiants – ouvriers.

Cependant, à partir du 4 juin, la reprise s’amorce, des accords sont trouvés, dans le textile notamment. Les derniers à quitter la grève sont les ouvriers de la SMI et les maîtres-élèves de l’Ecole normale, le 10 juin, et le lycée de Foix, qui rouvre le 12 juin.

La reprise du travail a parfois eu un goût amer pour les ouvriers, qui espéraient obtenir davantage. Les responsables CGT de l’usine SMI étaient cependant conscients de la nécessité de ne pas arriver au pourrissement du mouvement et de l’importance des acquis.

Les élections législatives de juin 1968 sont un succès pour la droite, qui remporte un grand nombre de circonscriptions. En Ariège, si la FGDS (Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste) gagne, les résultats témoignent d’une érosion de la gauche. Cependant, le déclin avait commencé l’année d’avant, et s’est poursuivi celle d’après.

Pour conclure, essayons de tirer un enseignement de ces grèves. Qu’est-ce qui leur a permis de durer trois semaines ? Pour qu’un mouvement puisse s’installer dans le temps, la solidarité est essentielle. Cette solidarité est d’abord dirigée vers les enfants : l’association les FRANCAS accueille gratuitement les enfants inscrits à Las Parets (Pamiers), et la mairie offre la cantine aux petits appaméens. Des cantines, à Lavelanet, à Saverdun, à Laroque d’Olmes, accueillent gratuitement les enfants de chômeurs ou de grévistes. Des agriculteurs donnent du lait à la cantine, un charcutier a donné de la viande. La FDSEA avait même envisagé d’organiser un accueil des enfants des grévistes chez les agriculteurs – cela n’a finalement pas été nécessaire.

La solidarité se fait aussi bien sûr entre travailleurs. Les organisations syndicales se joignent aux partis politiques de gauche pour organiser des comités de liaison à Foix et à Pamiers, qui ont le double objectif de coordonner les grèves et d’organiser la solidarité. Les employés de banque, en grève eux aussi, ont néanmoins assuré la paye des ouvriers de la SMI. Dans les PTT, les receveurs-distributeurs, qui n’ont pas le droit de grève, alimentent une caisse de solidarité. Du côté de la CADAP (Coopérative Agricole Départementale Ariège-Pyrénées), le personnel CGT reprend le travail pour approvisionner la population en farine et en pain mais verse une part de son salaire au fonds de solidarité du comité de grève de Pamiers.

La population dans son ensemble contribue aux actions de solidarité : le 31 mai, 9 397 francs ont déjà été récoltés par le comité local d’aide aux grévistes de la SMI. L’évêque de Pamiers lui-même soutient les comités de grève en encourageant les dons au Comité local intersyndical, au bureau d’aide sociale, à la Croix-Rouge française et au Secours catholique. Les lycéens de Pamiers organisent un bal pour collecter des fonds; un match de football organisé entre l’équipe de Verniolle et l’équipe des usines Péchiney doit également permettre d’alimenter une caisse de secours.

Les mairies apportent également leur contribution. A Lavelanet comme à Saverdun, cela prend la forme de bons d’achats mis à disposition du comité de grève. A Foix et Pamiers, des aides sont votées. Le conseil municipal de Saint-Girons vote 10 000 francs d’aide; celui de Mercus-Garrabet, 1000 francs. Le conseil général vote 50 000 francs d’aide.

Cette grande mobilisation de la société dans son ensemble a permis au mouvement de grève de s’installer dans la durée, et par là, à obtenir des avancées.

Isabelle Medilien

Pour les sources et pour en savoir plus sur ce mouvement de grèves, vous pouvez vous reporter au livre d’Isabelle Medilien, « 1968 et après en Ariège, une société en mutation », éditions Lacour-Ollé, 2018, 294 pages.
L’Ariège de 1960 à 1980 traverse de grandes mutations économiques et sociales. Les structures de la société changent, le chômage monte, la part de l’industrie diminue au profit du tertiaire. Les syndicats, CGT et FO, d’abord en position de force jusqu’à un apogée au milieu des années 1970, doivent ensuite lutter pour préserver les acquis et limiter les pertes de pouvoir d’achat. Cet ouvrage retrace également les principaux mouvements de grève : mai juin 1968, la grève des PTT en 1974, les grèves de Péchiney en 1976. Grâce au dépouillement des archives de la préfecture et aux témoignages de personnes ayant vécu cette période, la vie sociale du département, haute en couleur, nous est ainsi mieux connue.

En Ariège, ce livre est disponible dans les points de vente suivants :
Le Relais de Poche, à Verniolle
Librairie Surre, à Foix